Mon premier ultra - Kodiak 50 miler

Samedi 26 Août, 2h30 du matin, sonnerie du réveil. On y est. Aujourd'hui, je vais aller titiller le monde de l'ultra, sur un 50 miles (80 km).


Petit déjeuner, vêtements, matériel. J'enfile mes baskets et direction la ligne de départ. Dehors, il fait nuit noire. Sur le trajet, je pense aux coureurs du 100 miles qui ont commencé hier matin et sont en train de passer la nuit sur les trails. Eux, à quoi pensent-ils ?

4h40, nous sommes au départ, en attente dans la voiture. Je tremble. Ok, il ne fait pas chaud dehors mais ce sont plutôt mes nerfs qui me jouent des tours. Je suis pourtant calme... au fond, je dois avoir la trouille. Je fais passer le temps sur mon téléphone, à lire les messages d'encouragements de ma famille et des gars de Jogging Bonito (comme j'aime les appeler). L'ultra, ça les connait. D'ailleurs, Emir est à ce moment là en plein milieu du GRP (ultra tour de 220 km dans les Pyrénées)... et il a quand même pris la peine de m'envoyer un message vidéo. Pas sûre que ces deux gars-là le sachent, mais ça compte beaucoup pour moi.

10 minutes du départ, mise en place de la frontale, couches de vêtements retirées. Il est temps de se diriger vers la ligne de départ... même s'il n'y en a pas. M'enfin, vous voyez l'idée. Nous sommes 75 coureurs, prêts à s'élancer. Quelques mots d'une organisatrice et, sans prévenir, elle nous dit d'y aller. Départ surprise. Elle a paniqué à l'idée de louper l'heure !

Il est 5h du matin, première ascension sur un single track, je fais partie de cette procession de coureurs se frayant un chemin dans la nuit. J'imagine que ça doit être joli à voir, de loin. Maintenant, plus de doute possible. Je SUIS en train de courir un 50 miles.



[Course map and elevation map - Kodiak 50 miler 2017]


Je sais qu'il faut que je commence doucement. Ca va être une longue journée. Mais je m'impatiente un peu, bloquée derrière des gens qui s'arrêtent et qui marchent. Je prends mon mal en patience. Ce serait stupide de faire n'importe quoi et manquer de tomber sur les premiers miles, non ? Il n'y a pas de lune pour nous aider. Le trail est étroit et accidenté. Et je sais très bien qu'il n'y a que le vide sur ma droite. Je le sais car on était venu courir ici, en Juillet. Alors, patience, on va bientôt déboucher sur une route forestière beaucoup plus large.

Une fois atteinte, je peux trouver mon rythme. Route forestière, trail étroit de nouveau, et retour sur une route forestière. Nous nous sommes bien dispersés. Je suis derrière une femme qui court avec 2 gars. Elle gère bien. Et je la suis... je vérifie ma montre. "Trop rapide, ralentis. Ne suis pas bêtement le rythme de quelqu'un d'autre." C'est marrant, d'ailleurs, de réaliser que je ne suis pas habituée à courir avec des gens et que ça peut altérer mon ressenti.

Courir dans le noir est une expérience en soi. Tu n'es pas vraiment conscient de ce qui t'entoure. Tu ne peux pas voir bien loin. Le champ de vision est limité au halo de la frontale. Tu ne vois pas tes jambes et tes pieds si bien que ça. C'est un peu magique. Sur ma droite, un rose fluo commence à illuminer l'horizon et fait un superbe contraste avec la ligne noire des sapins. Cette image est encore bien ancrée dans ma mémoire.

Au devant de moi, la femme et les 2 hommes sont en train de marcher une petite section de montée. Ce n'est pas si difficile que ça mais je décide de les copier. Il semblerait qu'ils sachent ce qu'ils font. Pas moi.

On commence à y voir de plus en plus clair et ça me permet de retrouver mes vraies sensations de course. Comme si je sortais d'une bulle. Je décide de ralentir. On se rapproche de la première aid station et je sais qu'il ne faudrait pas que j'y arrive trop tôt. Une femme et un homme me dépassent. Je les avais dépassés après le premier trail. Je garde mon allure. Je ne fais pas la course avec les autres.

6 miles (9.6 km), Hanna Flats, première aid station, moins d'une heure de course. Que des volontaires, pas d'accès pour des spectateurs. Je dois juste être sûre qu'ils aient noté mon numéro de dossard. Je n'ai besoin de rien. Je ne m'arrête pas. Une femme était arrivée derrière moi juste avant l'aid station. Je la laisse passer devant sur le petit trail qui suit. C'est une montée assez sharp. Mon plan était de marcher cette section. C'est ce que je fais et en profite pour ranger ma frontale dans mon sac. Le soleil n'est pas encore totalement avec nous mais il fait maintenant bien assez clair.


[Hanna Flats - Mile 6 - photo from Paksit Photos]


Le soleil se lève. Les paysages sont parfaits. C'est superbe. Je suis heureuse de pouvoir être là, en train de courir, prête à repousser mes limites. Je rattrape un gars qui s'est arrêté pour prendre une photo. J'ai un téléphone dans mon sac. L'idée de m'arrêter aussi me traverse l'esprit. C'est une vue parfaite pour prendre une photo. Parfaite pour un beau souvenir, parfaite pour la partager, parfaite pour Instagram... mais je n'ai aucune envie de ruiner cet instant. Je n'aurais jamais besoin d'une photo sur un téléphone pour m'en souvenir. Et je ne veux pas prendre le temps de m'arrêter pour le partager. Ce n'est pas de l'égoïsme. C'est mon moment, ma propre aventure et je veux être dedans à 100%, juste moi, pour moi. Je partagerai plus tard par d'autres moyens (commme ce post...).

Nous sommes très dispersés. Je peux entendre 2 coureurs derrière moi et j'en vois un devant. C'est tout. Nous sommes en train de terminer une boucle sur un single track avant de récupérer une route forestière. J'ai envie de faire pipi. Pas un problème sur les trails ! Sauf qu'il y a des gens derrière moi... donc j'attends de trouver LE bon spot. J'attends, j'attends et on finit par arriver à la route. Va vraiment falloir que je m'arrête. "T'es trop précautionneuse, ma fille. Just stop!" Bien évidemment, j'ai choisi les mauvais buissons et me retrouve avec des égratignures tout au long des jambes... mais bon, au moins, mission accomplie. Alors que j'essaie de m'extirper de là, je vois 2 femmes et quelques hommes passer. On est pas si seul sur les trails finalement.

Je repars et m'arrête peu de temps après pour mon premier ravitaillement. J'aurais pu courir à cet endroit mais manger est bien plus important pour la suite. Je mange exactement comme je l'ai fait sur mes entrainements. En premier : une barre de céréales. J'avais noté qu'il me fallait manger quelque chose pas plus tard que 8 miles. Je vais bientôt les atteindre. Le plan est respecté. 1 heure et demie de course. Juste un échauffement.
(Je me suis entrainée et ai planifié mes breaks "marche pour manger" en me basant sur le mileage... ce qui n'est pas très astucieux. Sur les trails, la durée de course importe plus. Je ne pense vraiment pas que ça aurait fait une quelconque différence sur cette course, mais je ferai en sorte de m'intéresser à la durée de course pour baser mes prises de nourriture sur mes futurs entrainements et/ou courses.)


[Photo prise en Juillet, sur le parcours]


Nous avons atteint une portion de la course qui, je l'ai anticipé, va paraitre longue. Je suis prête. Niveau profil, ça monte et ça descend, roller coaster style. J'avais repéré les premiers miles avec le Playboy. Je sais qu'on va atteindre une montée bien impressionnante. On ne l'avait pas faite mais, de loin, on avait très clairement pu apprécier la pente ! Je sais que je n'ai aucun intérêt à vouloir la courir. Je suis d'ailleurs contente de ma gestion marche/course sur cette partie. Je ne suis pas frustrée et je ne ressens pas le besoin de courir "parce que je sais que je pourrais courir". J'avais peur d'être stupide sur ce point là en début de course. Heureuse de constater le contraire. Sagesse ? Hhuumm, la raison principale est surtout : la distance totale me fait vachement peur !

Puis vient un moment où je me rends compte que je ne vois plus personne devant ou derrière moi. Le doute s'installe. Est-ce que j'ai loupé une flèche ? Est-ce que je suis en train de partir vers l'infini et l'au-delà ? Il me semble que j'aurais dû atteindre le second checkpoint à ce stade... On se calme. Objectivement, je ne vois pas où et comment j'aurais pu louper un embranchement. Et finalement, j'aperçois quelqu'un au loin devant moi. Fausse alerte.

Juste avant 15 miles (24 km), je finis par reconnaitre les lieux (on avait repéré ce côté aussi). Tente bleue en vue. 2e checkpoint. Des coureurs et des volontaires. Cela fait maintenant 2 heures 50 minutes que je cours. Tout au long de la course, atteindre un checkpoint m'a donné cette impression de sortir d'une bulle, de revenir dans la réalité... avant de repartir dans mon monde.

Je connais le chemin. Je sais aussi que je verrai le Playboy au prochain checkpoint. On atteint une route goudronnée et quelques maisons avant de retrouver le calme et la solitude des trails. J'ai dépassé des gars, sur la route, et nous avons échangé quelques mots. Je cours de nouveau seule, en montée. Le soleil tape déjà pas mal et pourtant il n'est même pas encore 9h... J'attends d'atteindre une partie plus pentue pour marcher et manger pour la 2e fois.

Je sors mon wrap beurre de cacahuètes/banane de mon sac. Rien de nouveau. Je me suis entraînée comme ça. Mais, cette fois-ci, j'ai du mal à avaler... je me force mais je n'arrive pas à le finir. Je suis aux alentours du 17e mile (27 km). Moins de 3 heures et demie de course. C'est pas bon cette histoire. Mais je stoppe le cerveau avant qu'il ne commence à passer en mode scénarios catastrophes. Je me sens bien. On verra après.


(photo prise en Juillet, sur le parcours, en sens inverse)


Fin de montée, je peux me remettre à courir. Les trails sont vraiment jolis mais y'a moyen de se planter niveau orientation donc je reste vigilante. Longue descente en zig-zag sur des trails habituellement utilisés par des VTT. "Vas-y doucement. Préserve tes quads. Le canyon t'attend." Il fait de plus en plus chaud. J'ai un petit coup de mou et je pense que c'est en partie dû au fait que je vais bientôt voir le Playboy. Je l'ai toujours considéré comme un repère dans ma course. J'ai l'impression que mon corps et ma tête relâchent la tension sachant qu'on atteint ce premier objectif. Mais on est encore très très loin de l'objectif final.

J'atteins la route, retour à la civilisation. 20 miles de course (32 km). Le checkpoint est de l'autre côté. De nouveau, la réalité me claque au visage. Les voitures qui passent à toute allure sur cette route principale qu'il faut traverser, tous les gens au checkpoint. C'est un peu déboussolant.


[Photo tirée d'une vidéo prise par le Playboy]


Le Playboy m'attend de l'autre côté. Je suis heureuse de le voir et de pouvoir discuter un peu. On court ensemble vers notre voiture. Il s'occupe d'échanger ma poche à eau (une pleine contre celle que j'ai vidé), et moi d'échanger ma montre contre une ancienne (ma montre n'aurait jamais tenu sur les 50 miles). Je la stoppe sur 3h50 de temps écoulé. Quelques gorgées d'eau fraiche avec du Nuun. Une barre de céréales et un wrap ajoutés à mon sac. Quelques pretzels dans la main. Je suis prête à y retourner.

Pendant toutes ces heures passées sur les trails pour m'entrainer, je me suis souvent chantée des chansons dans la tête, encore et encore. J'ai eu largement le temps d'élaborer une petite surprise pour mon Playboy. Pour chacun des points de course où j'allais le voir, j'avais prévu une petite chanson bien pensée.

Donc, avant de repartir, je n'ai pas oublié de lui interpréter la première : "Et ça continue encore et encore. C'est que le début, d'accord, d'accord." Je l'ai quitté, contente de mon effet.

20 miles. Près de 4 heures écoulées. C'était la partie facile. Maintenant, je m'en vais vers une de mes grosses peurs sur cette course : le canyon. 3 miles (5 km) en descente sharp, 6 miles (9.6 km) de remontée bien sharp aussi. Je sais à quoi m'attendre. J'ai participé à un training run sur cette portion. Ca m'a permis de bien visualiser et de me faire une idée de comment je voulais gérer. Mais ce n'est pas pour ça que je ne le crains plus !


[Début du canyon - Mile 20 - photo from Paksit Photos]


Comment faire avec cette descente ? J'ai eu du mal à le déterminer. Finalement, j'ai décidé d'y aller mollo, ne pas pousser, ralentir dès que je sens mes jambes se crisper, mode "on a sorti les freins". C'est ce que je fais et j'atteins le bas du canyon contente de moi.

Et maintenant... faut remonter. Les 2-3 premiers miles (3-5 km) sont trop en pente. Ca ne me servirait à rien de me fatiguer à courir. Je marche. Je croise quelques coureurs du 100 miles. Certains sont en forme. D'autres... pas tant que ça. Je suis vraiment impressionnée par ce qu'ils font. Ce qui leur reste à faire n'est rien par rapport à ce qu'ils ont déjà fait mais, quand même, on n'est pas arrivé !

25 miles (40 km) atteints. Mi chemin. 5 heures 42 minutes écoulées. Je prends une barre de céréales. J'ai la sensation que ce sera la dernière "vraie nourriture" que je pourrais manger. La chaleur me pèse. On est entouré de mouches et moucherons depuis le fond du canyon. Ca buzze dans mes oreilles, autour de mes yeux et de ma bouche. Ca tape sur le système.


[Photo prise en Juillet, dans la remontée du canyon]


Mais je n'oublie pas de regarder autour de moi et d'en profiter. Car, oui, la vue est vachement belle. Elle se mérite, mais elle en vaut le coup.

Je remonte, petit à petit. Je passe quelques personnes : des coureurs d'un 50K et du 100 miles. On s'encourage mutuellement. Je cours quand je peux mais je sens mon niveau d'énergie descendre et descendre. Je me force à avaler quelques energy chews. Je fais attention à boire. C'est difficile mais je ne m'attendais à rien d'autre. Je savais très bien que le canyon ne serait pas une mince affaire.

Puis le trail finit par ne plus zigzaguer autant et par s'éloigner de la verticale. Je peux courir beaucoup plus facilement... tout du moins niveau dénivelé. Je suis proche des 30 miles. Une distance que je n'ai atteinte qu'une seule fois, durant l'entrainement pour cette course. Ca ne peut pas être facile. Je m'encourage. On n'est pas arrivé. Faut continuer, garder la motivation et rester positive.

30 miles (48 km). J'y suis. Je vois la tente bleue du checkpoint. Champion Aid Station. Mon playboy ne sera pas là. Je sais que c'est encore en montée après ça mais cette tente symbolise la fin du canyon et l'entrée, pour moi, dans des territoires inexplorés. Après cette tente, je vais continuer à courir et expérimenter des sensations et des distances totalement nouvelles. Cet inconnu effrayant certes, mais que je suis venue chercher.

Je suis tellement contente d'atteindre le checkpoint. Il fait chaud. (Il est midi. 7 heures que je cours. J'ai échangé ma montre. Je suis déphasée. Tout ça, sur le moment, je ne le capte pas.) Ils ont de l'eau glacé. Les volontaires sont au top. Je me renverse de l'eau sur la tête. Un volontaire me propose de l'aide. Avec une éponge, il me met de l'eau sur la tête, le dos, les épaules, les bras. C'est PAR-FAIT. Mieux qu'un soin dans un spa ! Je le remercie chaleureusement pour le coup de fouet que ça m'a donné.

C'est reparti. J'adore le trail vers lequel on se dirige. Single track, des virages, montées/descentes gérables et une vue de folie... MAIS je sens bien qu'il est fortement probable que je ne l'apprécie pas autant que ça aujourd'hui. Alors je me focalise sur les paysages et essaie d'être efficace. Une foulée lente mais régulière. Steady and slow. Je dois conserver mon énergie autant que possible... il ne m'en reste déjà pas beaucoup.


[Photo prise en Juillet, Skyline Trail]


C'est long. Ca semble tellement tellement long avant d'arriver à la prochaine aid station. Je le savais mais ça ne rend pas la chose plus facile. A chaque fin de montée, je cherche à apercevoir la tente bleue. Elle n'est pas encore là. Bien sûr qu'elle n'est pas là. Rationnellement, je sais que je n'y suis pas. Distance parcourue et positionnement de la aid station ne collent pas. Mais, tout de même, je veux que la tente apparaisse et que les miles passent par magie.

Je cours seule mais je dépasse quelques personnes qui marchent ou sont arrêtées. C'est dur. Il fait chaud. Mais je suis encore lucide.

Et, enfin, je vois la tente bleue. Grandview Point aid station. 35 miles (56 km). Ouf ! Ca va instantanément mieux... OK, c'est temporaire, mais je prends. De nouveau, je me fais un arrosage en règle d'eau glacée. Je suis trempée de partout. Et franchement, on m'aurait proposé un ice bath, j'aurais plongé bien volontiers dedans.

Et je repars. Prochain objectif : le Playboy. A la prochaine aid station, mon Playboy sera là et il repartira avec moi, en tant que pacer sur les 12 derniers miles. C'est ma motivation principale pour passer au-dessus du fait que cette partie de course est assez difficile mentalement.

On part de la aid station Grandview Point pour descendre sur celle de Aspen Glen (qui est en fait , il est bon de le noter, à 2 miles de la ligne d'arrivée), pour ensuite tout remonter et revenir à Grandview Point. Petit point qui adoucit la chose : on n'emprunte pas les mêmes trails lors de la descente et lors de la montée.

Je n'ai plus d'énergie. Je suis drainée. Mes jambes vont bien. Je ne veux pas tout arrêter mais j'ai envie que ça soit fait.

Petite distraction sympa : je me retrouve au niveau d'un gars et on finit par courir l'un à côté de l'autre pendant quelques minutes. On discute un peu. Les hauteurs sur lesquelles nous sommes nous donnent une belle vue sur le lac de Big Bear. Je donnerais n'importe quoi pour pouvoir aller y nager dans l'instant. Je le lui dis et il me répond : "Non, perso, je préférerais juste y aller pour m'asseoir dans l'eau et ne plus bouger". Ca me fait bien rire et on tombe d'accord : son idée est la meilleure.


[Photo prise en Juillet, vue de Big Bear Lake, sur le parcours]


A partir de là, je commence à me décourager. Je ne suis plus fraiche. Mon esprit ne l'est plus non plus. Je vérifie l'heure, mon temps de course et le nombre de miles parcourus. Je n'atteindrai pas le Playboy avant 4h de l'aprem. Ca me déçoit et me démotive.

Mais, en réalité, je n'ai pas bien tout calculé (j'ai atteint le Playboy à 14h). J'ai changé de montre avant le canyon. J'ai donc la distance et le temps de course à partir de cette aid station. Ca demande donc un calcul. Faut déjà pas me faire confiance quand course à pied et calcul mental sont mélangés, mais alors là... après 8 heures et demie de course... croyez moi, ça s'apparente à de la physique quantique ! Quoi qu'il en soit, je n'ai réalisé ça qu'après coup.

Nous sommes maintenant sur un single track. Mon poteau et moi ne pouvons donc plus discuter. Parfois je suis devant, parfois c'est lui. Le trail n'est pas facile. Ca descend sec, ça tourne, ça glisse, c'est pas droit et super étroit. C'est pourtant bien en descente, mais je m'arrête et je marche. C'est trop. Je n'en peux plus. Je ne peux pas le faire.

Il me reste encore des heures à courir si je veux aller au bout. J'ai vu mon poteau s'éloigner devant moi et disparaitre. Ca me décourage encore plus. Je marche... en descente... je pourrais courir pourtant... je devrais courir... "Alors tu vas abandonner maintenant ? Choisir la facilité ? Marcher parce que, ouais, ça devient difficile ? Est-ce que tu es vraiment au bout du bout ? Tu es sûre que tu ne peux vraiment plus courir ?"... non... Alors, je me remets à courir.

J'entends enfin des bruits et des encouragements. Je ne peux pas encore la voir, mais la aid station est là-bas ! Boost d'énergie et gros soulagement.

Aid station en vue. Playboy en vue. Je suis tellement soulagée d'y être. 38 miles (61 km). 9 heures écoulées. J'arrête de courir et m'assieds par terre. J'explique au Playboy que je n'ai rien pu manger depuis le canyon... depuis 13 miles... il y a 3 heures.

Je bois de l'eau fraiche avec du Nuun et du Kombucha. Le Playboy insiste pour que j'essaie de manger. J'arrive à avaler 2 ridicules pretzels.

Avant la course, cette aid station m'inquiétait. Combien de temps ça allait nous prendre pour échanger, de nouveau, poche à eau et montre, manger, boire, pour que le playboy aille tout ranger dans la voiture, et qu'enfin on puisse repartir ensemble. Ce n'est plus DU TOUT un souci maintenant. J'ai besoin de temps pour être capable de repartir. Ca me demandera un quart d'heure.

Ma soeur m'a envoyé une vidéo de ma petite nièce pour m'encourager. C'est avec grand plaisir que je prends le temps de la visionner. Je prends aussi le temps de faire une vidéo pour vous, les gars. J'avais l'intention de la mettre sur Instagram (et je ne l'ai jamais fait). Je tenais aussi à le faire pour être capable de me rappeler comment je me sentais VRAIMENT à ce moment là !

Mais bon, à un moment donné, faut bien repartir si je veux finir cette course... Donc, je me relève et je repars. Je démarre seule pendant que le Playboy ramène les affaires dans la voiture. Vous inquiétez pas, il ne lui a pas fallu bien longtemps pour me rattraper !

On remonte vers l'aid station précédente. J'avais prévu de marcher la majorité de cette partie. Du coup, ce n'est pas décourageant. Plus décourageant : l'effort que me demande de courir les segments un peu plats. Mais je ne m'y attache pas trop. Mon moral est remonté car j'ai le Playboy avec moi et pouvoir discuter me permet de ne pas m'enfermer sur moi-même.

J'en profite pour lui chanter ma 2e chanson... prévue pour l'aid station mais passée à la trappe. "It just takes some time. Little girl, you're in the middle of the ride. Everything, everything will be just fine. Everything, everything will be all right"... (mouais... ça, je n'en suis pas si sûre)

A chaque partie plate, je dois me remette à courir. Pour ça, je me répète, comme un mantra, les conseils simples d'Emir : "Quand c'est plat, tu cours. Quand c'est en descente, tu cours. Quand c'est en montée, tu marches.". C'est plat. Je cours. Merci, Emir.

Ainsi, on atteint Grandview Point pour la 2e fois. Douche à l'eau glacée. Encore. Et on repart. Encore.

Nous sommes plus ou moins sur une crête. La vue est superbe. Le trail serpente, montée/descente, mais en montée en moyenne. Je commence à perdre ma lucidité. Nous ne pouvons plus courir côte à côte car le trail est trop étroit. Je suis devant. Je ne peux plus vraiment parler. Je n'ai plus assez d'énergie pour ça. J'ai la tête qui tourne. Je marche plus que ce que j'aimerais. Mais j'arrive encore à courir le plat et les descentes.


[Photo prise en Juillet, Skyline Trail]


Je suis lente. Je laisse des gens me dépasser (parce qu'ils sont plus rapides et parce que c'est un moyen pour moi de m'arrêter pour m'écarter du chemin afin de les laisser passer... tout est bon à prendre).

Arrive un moment où je me sens encore plus mal. Cette fois, je ne peux pas l'ignorer. Je vais tomber dans les pommes. Je dois m'asseoir. J'essaie de me recentrer. Le Playboy insiste sur le fait qu'il faut que je mange quelque chose. Je ne peux pas. J'ai le ventre plein de liquide. Ce n'est pas très agréable et n'aide pas.

(A ce stade, nous n'avions parcouru que 5 miles ensemble, en près de 2 heures... mais tout ça, pendant la course, je ne m'en rendais pas compte et ne m'y intéressais absolument pas. Mon seul but était de progresser.)

Et je me relève. Je ne peux pas courir et ça me déçoit beaucoup. Je marche. Ca me frustre même si je sais que je ne peux pas faire mieux. Ca m'énerve d'avoir le Playboy avec moi et de lui imposer une rando de mamie. Ca m'énerve de savoir que mes jambes sont là mais pas mes forces. Je mets un pretzel dans ma bouche. J'ai envie de sel. (Et, un pretzel, c'est bien connu, ça va miraculeusement me donner une énergie de fou). Mais je n'arrive pas à déglutir. Je mâche, je mâche mais ma gorge ne veut pas fonctionner. Je dois le recracher.

Une femme courant le 100 miles me dépasse. Ca m'aide à tenter de courir de nouveau... enfin, courir est un bien grand mot... disons que je mets un pied devant l'autre plus vite que si je marchais.

Je n'ai vraiment plus d'énergie. De nouveau, cette sensation de tête qui tourne revient. Mon champ de vision se rétrécit maintenant. J'en informe le Playboy. Il m'ordonne de m'arrêter et de m'allonger par terre. Je suis en hypoglycémie.


[Photo prise par le Playboy, lors de la course]


Je reste près de 20 minutes allongée sur un tronc d'arbre. Durant ce temps là, une femme courant le 50 miles comme moi (je le sais car je l'ai dépassé ce matin, il y a des heures de ça) passe joyeusement sur le trail. Elle court tout en chantant, accompagnée de la musique de son téléphone...

Le Playboy a trouvé LE moyen pour que je me sente mieux : des morceaux de sucre. L'idée géniale. Heureusement qu'on en avait pris avec nous. Je n'ai pas besoin de les avaler. J'ai juste à les mettre dans ma bouche et attendre qu'ils fondent. C'est vraiment ce qui m'a sauvée.

(43.7 miles [70 km] - 11 heures 40 minutes écoulées)

Je me sens mieux donc nous nous remettons en course. Nous ne courons pas même s'il aurait été totalement possible de courir à cet endroit. Le but est de progresser en conservant mon énergie au maximum, atteindre la prochaine et dernière aid station, et courir les 4 derniers miles de la course. ET me doper au sucre !

Je suis frustrée de ne pas courir, d'autant plus maintenant que je me sens mieux. Mais le Playboy a raison. C'est plus intelligent. Je me sens capable de courir mais je sais bien que je risque fortement de me sentir mal en 2 temps 3 mouvements si je le fais.


[Photo prise en Juillet, Skyline Trail]


Mais quand j'aperçois la tente bleue à l'horizon... je cours. Je ne peux pas m'en empêcher. C'est un tel soulagement de la voir. Ca veut dire que j'y suis presque ! Il ne reste que 4 miles !!

J'arrive donc sur l'aid station en courant et le sourire aux lèvres. Je considère instantanément les volontaires présents comme mes meilleurs potes. Ils ne sont peut-être pas tout à fait d'accord avec ça mais, à ce moment là, j'aurais pu tous les embrasser. Ces gars-là incarnent "la presque fin". C'est la dernière étape. Ils me félicitent pour mon sourire. Les gars, si vous m'aviez vu il y a 5 minutes...

Je n'ai besoin de rien. Je refuse l'offre de m'asseoir. Je veux juste repartir le plus vite possible et entrer dans ces derniers miles. Mais, avant, je veux être sûre de ne pas être en train d'halluciner et demande la distance restante. "4 miles". Alleluia.

(46 miles [74 km] - 12 heures 20 minutes écoulées)

Les derniers miles. J'attendais tellement cette dernière partie. Je me sens beaucoup beaucoup mieux (dû en partie au sucre, mais aussi en grande partie à ce que j'appelle "l'énergie du désespoir"). Je veux courir ! Mais le Playboy m'oblige à marcher car il y a encore un peu de montée. Je veux courir. Je veux atteindre la ligne d'arrivée. RAPIDEMENT !

Est-ce que c'est assez plat maintenant ? Feu vert du Playboy. GO! Je cours aussi vite que je le peux. Je me sens soulagée. J'y suis presque. Je vais VRAIMENT atteindre la ligne d'arrivée. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Ca a été difficile mais j'ai maintenant un regain d'énergie venu de je ne sais où. Je m'en fiche en fait. Je l'utilise.

On dépasse des gens qui nous avaient dépassés. Je vois le lac. Je cours. Nous avions fait une randonnée sur ce trail, en Juillet. J'avais dit que je serais tellement contente si j'arrivais à voir cette vue le jour de la course. Le jour de la course, c'est aujourd'hui. Je suis là et, cette vue, je la vois. Je vais finir. C'est certain.

Cours, cours, cours. Aussi vite que possible. Je me sens bien. Je suis euphorique en fait. Le Playboy court à côté de moi et s'amuse du fait que je suis, soit disant, en train de lui infliger une séance de speedwork. Je n'en sais rien, mais je sais une chose maintenant : je peux terminer cette course. Je suis EN TRAIN de terminer cette course. 50 MILES ! Je vais avoir couru 50 MILES !

Je connais la fin de course et je la visualise. Nous allons atteindre une route. Nous tournerons à gauche sur cette route pour se taper une méchante montée avant de tourner à droite. Et après, ça sera tout droit. Je préviens le Playboy que même s'il faut que j'y laisse ma peau, rien ne m'empêchera de courir la montée. J'ai eu ma dose de marche pour la journée.

Ca y est, je vois la route. Je tourne à gauche. Je continue de courir. Mes poumons et mes jambes crient au secours mais je ne marche pas. Montée faite. Virage à droite. Tout droit. Descente.

J'ai envie de pleurer. C'est une première pour moi, sur une course. Je cours plus vite.


[Photo tirée d'une vidéo prise par le Playboy]


Je donne tout ce qu'il me reste. J'accélère et je franchis la ligne d'arrivée. C'est bon, maintenant je peux m'arrêter pour de bon. J'ai terminé une course de 50 miles. J'avoue, j'ai versé quelques petites larmes...


[Photo tirée d'une vidéo prise par le Playboy]


Ca m'a pris quelques minutes avant de penser à ma montre et la stopper. Je demande au Playboy l'heure qu'il est. J'ai commencé à courir à 5h du matin. J'ai franchi la ligne d'arrivée à 18h15. 13 heures et 15 minutes d'une aventure qui m'a fait vivre des sensations que je n'avais encore jamais expérimentées et qui m'a obligé à aller chercher loin, très loin, dans mes capacités mentales et physiques.




On termine sur cette vidéo montée avec les quelques prises du Playboy lors de la course. Bib pickup, départ, Snow Valley Aid Station (20 miles), Aspen Glen Aid Station (38 miles), après la dernière Aid Station (46 miles), derniers mètres jusqu'à la ligne d'arrivée. Je l'ai gardée pour la fin pour ne pas spoiler le récit. Enjoy!




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